26
Après son travail, Christopher Dawson s’assura de ne pas être suivi et se rendit au parc à proximité de chez lui. Il marcha autour de l’étang. Il trouva finalement un sac de papier brun rempli de miettes séchées. Il s’accroupit et se mit à lancer le pain aux canards qui pataugeaient dans l’eau. C’était le signal. Derrière lui, un vieil homme assis sur un banc l’observa pendant un moment, puis se leva et passa près de lui.
— Il est à Galveston, marmotta-t-il, au 44, Leeson.
Chris attendit qu’il se soit éloigné, puis lança le reste du pain dans l’eau, avant de jeter le sac vide dans une poubelle. Il rentra directement chez lui et composa sur le clavier de son ordinateur le message qu’il avait mentalement rédigé en chemin. IL EST TEMPS D’AGIR, CHEVALIERS. NOUS NOUS RENCONTRERONS DANS LA CAVERNE DE CRISTAL À LA PROCHAINE PLEINE LUNE. Il transmit le message à tous les membres de la Table Ronde.
— Et que Dieu nous accompagne, murmura-t-il pour lui-même.
Il ferma les yeux et fit le signe de la croix.
* *
*
À Little Rock, Frank reçut le message sur l’ordinateur de Terra et courut le répéter à ses amis au petit restaurant près de l’école.
— C’est quoi, la caverne de cristal ? s’inquiéta Karen.
— C’est sûrement l’endroit secret où ils se rencontrent en cas d’urgence, supposa Julie.
— Et son adresse ne se trouve probablement pas dans les pages jaunes de Houston, soupira Chance.
— Comment pourrons-nous nous rendre à ce rassemblement si nous ne savons pas où il a lieu ? se découragea Marco.
— J’ai fait quelques recherches sur Internet et j’ai découvert que le message provenait d’un usager qui s’appelle Christopher Dawson, leur apprit Frank. J’ai essayé d’obtenir son adresse, mais il y a plusieurs hommes qui portent ce nom au Texas.
— Alors, nous devrons le retrouver par nous-mêmes une fois sur place, décida Chance.
Pendant que les habitants de Little Rock s’organisaient pour fournir à Frank, Marco et Chance l’argent de leurs billets d’avion, les jambes de Terra Wilder devenaient de plus en plus fortes. Chuck avait installé des barres parallèles dans la cour de la villa et placé son patient à une extrémité de ce couloir étroit : Terra devait marcher jusqu’à l’autre bout en s’y appuyant le moins possible.
— Travailles-tu encore à l’hôpital militaire ? voulut savoir Terra en avançant prudemment.
— Non. J’ai ma propre clinique à Dallas, maintenant.
— Si tu ne travailles plus pour l’armée, alors comment se fait-il que tu sois ici ?
— Un général m’a fait une offre que je ne pouvais pas refuser.
Terra arriva à l’extrémité de la rampe, visiblement soulagé. Impassible, Chuck le fit recommencer en sens inverse. Terra lui demanda s’il avait déjà eu dans son esprit ou dans ses rêves des images de la vie à Rome du temps du Christ.
— Je n’ai jamais aimé l’histoire, mais je fais souvent le même rêve qui pourrait se situer à cette époque. Je suis sur le bord d’une rivière avec des femmes qui lavent des vêtements. Puis, tout à coup, un groupe de soldats avec des casques surgissent des roseaux et se mettent à tuer tout le monde. Je me réveille toujours en criant et pourtant, ce n’est qu’un rêve.
— Et si ce n’en était pas un ? Si c’était le souvenir d’une autre vie ?
— Alors, j’aurais eu une autre vie plutôt tragique, répondit moqueusement Chuck. Mais je ne crois pas à la réincarnation.
Terra parvint de nouveau au bout des barres. Il se dirigea vers une chaise, même si Chuck ne lui avait pas permis d’interrompre l’exercice. Le technicien s’empressa de le rejoindre. En voyant Terra ravagé par l’angoisse, il crut que le récit de son rêve l’avait ébranlé.
— Qu’est-ce qui te bouleverse comme ça ? demanda Chuck en s’accroupissant devant lui.
— J’ai un très lourd karma et parfois, j’ai l’impression que je ne pourrai jamais m’en débarrasser. J’ai bien peur d’avoir été un des soldats qui ont tué ces femmes.
— Ce n’était qu’un rêve, Terra.
— Donne-moi tes mains.
Le physiothérapeute n’y vit aucun mal. Au contraire, cela ne pouvait que rassurer son patient. Dès que ses paumes touchèrent celles de Terra, il reçut une décharge électrique qui le ramena tout droit dans le passé. Il revit la scène sur le bord de la rivière. Il était assis sur une roche plate et regardait les femmes frotter des vêtements sur des pierres en bavardant entre elles. Il était très jeune et on lui avait demandé de rester sage. Il entendit un bruit derrière lui et se retourna. C’est alors que des soldats romains surgirent de nulle part, des glaives à la main, et fauchèrent tout le monde. Il vit alors le visage de celui qui portait un casque doré : c’était Terra Wilder ! Chuck lâcha les mains de son patient et tomba sur les fesses. Devant lui, les joues de l’astrophysicien étaient baignées de larmes.
— Je suis tellement désolé, Chuck…
— Mais qu’est-ce que tu m’as fait ?
— Je t’ai tué parce que tu étais chrétien…
— Mais comment as-tu réussi à mettre ces images dans ma tête ?
— Ce sont tes souvenirs d’une autre vie. Mes mains ont le don de les déterrer. En fait, elles se sont mises à faire des choses étranges peu de temps après mon arrivée au Canada. Elles semblent capables de guérir les maladies et de me remettre en contact avec les gens envers lesquels j’ai des dettes à cause de ma vie à Jérusalem. Ensuite, les arbres ont commencé à me donner leur énergie.
— Et tu as revu le fantôme de Sarah, ajouta Chuck, très inquiet. Tu as besoin de consulter Reiner encore plus rapidement que je le pensais, Terra.
Voyant que le physiothérapeute ne le croyait pas, Terra se leva et s’approcha d’un des arbres qui entouraient la piscine. Il s’appuya contre le tronc. Aussitôt, l’arbre replia ses branches contre lui en émettant une douce lumière blanche. Effrayé, Chuck recula précipitamment, avant de se retourner et de prendre ses jambes à son cou.
Lorsque l’arbre délia son étreinte, Chuck avait disparu. Le Hollandais savait qu’il lui avait causé un grand choc, mais il n’avait pas eu le choix. Il lui fallait à tout prix effacer la tache sombre sur son âme qui l’empêchait d’être heureux dans sa présente incarnation. Il devait absolument faire amende honorable auprès de tous ceux qu’il avait jadis lésés.
Il trouva Amy assise devant le téléviseur, à regarder un téléroman populaire. Il se faufila dans ses bras et lui raconta ce qui venait de se produire. Tout en le cajolant, elle crut bon de lui rappeler qu’il n’était plus cet homme violent qui avait assassiné des innocents.
— Il n’était qu’un petit enfant et je l’ai tué de sang-froid, Amy, et son âme s’en souvient. Malgré tout, il m’a quand même réappris à marcher deux fois dans cette vie-ci. C’est tellement difficile à comprendre…
— C’est parce que tu essaies de t’expliquer ce phénomène avec ton esprit scientifique. Utilise plutôt ton cœur. Fais davantage confiance à ce que tu ressens. Tu es un homme merveilleux, Terra Wilder, peu importe ce que tu as fait à Jérusalem, il y a deux mille ans.
Il resta dans ses bras encore un moment, puis décida d’aller jeter un coup d’œil à ses formules. Amy le regarda s’éloigner en pensant qu’elle n’avait jamais aimé autant un homme que lui.
* *
*
À Little Rock, Frank Green avait tenté par tous les moyens d’en apprendre davantage sur tous les Christopher Dawson qu’il avait repérés au Texas. Découragé, il décida d’avoir recours à une source différente. Il se rendit donc dans la forêt derrière l’école, là où il avait vu le bel ange qui veillait sur Terra. Il trouva facilement le chêne, puisqu’il y avait souvent déposé des fleurs, et se mit à genoux. Sarah sortit de l’arbre et posa sur lui un regard rempli d’amour.
— Tu es prêt à risquer ta propre vie pour qu’il ne perde pas la sienne ? commença-t-elle.
— Oui, madame. Et je ne partirai pas seul. Dites-moi seulement où je peux trouver Christopher Dawson, parce que Houston, c’est une très grande ville.
Sarah contempla ce vaillant jeune homme pendant un moment. Il méritait certainement de faire partie de la bande de chevaliers qui allaient bientôt tenter de délivrer Terra.
— Il doit rencontrer les membres de son groupe à dix heures du soir dans trois jours, à la marina des Rois de Galveston.
Sarah disparut sans écouter les remerciements de l’adolescent ébahi. Frank se dépêcha de quitter la forêt et de rejoindre ses amis. Il leur annonça que ce n’était pas à Houston qu’ils devaient aller, mais à Galveston. Grâce à l’argent que la ville avait ramassé pour eux, et malgré les protestations de l’inspecteur Wilton qui affirmait avoir remis cette affaire entre les mains du FBI, Chance Skeoh, Marco Constantino et Frank Green débarquèrent donc à Galveston trois jours plus tard.
Ils allèrent directement à la marina, avec leurs sacs à dos et leur courage. Ils prirent une bouchée dans un petit restaurant avant de se faufiler sous les barrières et de parcourir tous les quais, à la recherche de Christopher Dawson. Soudain, Chance aperçut un gros yacht de plaisance qui s’appelait la Caverne de Cristal. Ce n’était certainement pas une coïncidence.
— C’est un bateau ? s’étonna Marco.
— Très brillant, commenta Chance. De cette façon, ils peuvent se rencontrer à différents endroits sans jamais être repérés.
— Est-ce que je peux vous aider ? fit une voix derrière eux.
Ils firent volte-face. Les yeux de Chance furent aussitôt hypnotisés par le regard de velours de l’étranger. Il était grand, svelte et ses cheveux sombres à l’épaule volaient doucement au vent. Il semblait une véritable apparition d’un autre temps.
— Nous cherchons Christopher Dawson, clama bravement Frank.
— Puis-je savoir pourquoi ?
— Nous sommes Merlin, lui apprit Chance. Êtes-vous le chevalier Galahad ?
— À votre service, milady, confirma-t-il en lui tendant la main.
Elle lui donna la sienne et il l’embrassa galamment en la fixant dans les yeux. La sensation fut électrisante pour la jeune fille, qui eut l’impression de retrouver un ami de toujours.
— Nous sommes venus vous aider à délivrer Terra Wilder, déclara Frank en brisant le charme.
— Je vous en prie, baissez la voix, exigea Chris.
— Je suis Frank, murmura-t-il. Lui, c’est Marco et elle, c’est Chance.
— Chance, répéta le chevalier en souriant. Quel joli nom.
— Nous aimerions participer à votre rencontre de ce soir, annonça Marco.
— Suivez-moi.
Il les fit monter à bord de la Caverne de Cristal et les conduisit à l’intérieur de la cabine principale. Plus d’une dizaine d’hommes, tous plus âgés que Galahad, étaient réunis dans ce confortable salon flottant. Ils se tournèrent nerveusement vers les nouveaux venus.
— N’ayez crainte, les rassura Galahad. Ces braves gens sont du pays de la Reine Blanche.
— Sont-ils Merlin ? demanda un des hommes en s’avançant.
— Oui, sire.
L’homme fit un léger signe de la main. Deux des chevaliers fouillèrent Frank et Marco. Lorsqu’ils voulurent faire la même chose avec Chance, Galahad s’interposa.
— Pas la jeune dame, je vous en prie, plaida-t-il. Cela irait contre l’esprit du code.
L’homme fit signe aux chevaliers de reculer. Il voulut alors savoir si Galahad était responsable de leur présence au Texas. Ce dernier avoua qu’il l’était, d’une certaine façon, puisqu’ils avaient intercepté son appel aux armes sur l’ordinateur de Terra.
— Je suis Lancelot, se présenta celui à qui ils semblaient tous obéir. Quelle est votre relation exacte avec Terra Wilder ?
— C’est notre professeur de philosophie en Colombie-Britannique, expliqua Frank.
— Et nous voulons le ravoir, ajouta Marco.
Lancelot posa un regard glacé sur Chance. Galahad capta aussitôt les pensées de son mentor.
— Elle fait partie de Merlin, sire, précisa-t-il. Elle devrait entendre ce que vous avez à nous dire.
D’un geste de la main, Lancelot les fit asseoir, puis il promena un regard grave sur chacun d’entre eux.
— Nous ne sommes que le premier groupe d’assaut, chevaliers. Si nous échouons, d’autres forgeront leurs propres plans pour délivrer le roi. La raison pour laquelle sire Perceval n’est pas parmi nous ce soir, c’est qu’il surveille la maison où notre roi et sa dame sont retenus prisonniers. Dès qu’il nous aura fait connaître les points faibles de cette installation militaire, nous nous en servirons pour les libérer. Mais cela représente la partie facile de notre mission. Il faudra ensuite assurer la sécurité du couple royal une fois qu’il aura été délivré. Quelques-uns d’entre nous m’ont fait des suggestions intéressantes à ce sujet, mais nous ne devons pas oublier que le sorcier a le bras long et que le dragon a des ailes.
— Qu’en est-il du sacrifice destiné à l’apaiser ? s’informa Galahad.
— Le sort décidera lequel d’entre nous perdra la vie pour Arthur. Ce n’est pas à nous de prendre cette décision. Nous tenterons le coup cette semaine, sans l’aide du magicien, qui n’agira qu’en dernier recours. Retournez chez vous, chevaliers, et tenez-vous prêt à répondre à mon appel.
… Ils se levèrent et échangèrent une curieuse poignée de main en saisissant mutuellement leurs poignets. Lancelot se tourna vers les étudiants.
— Qu’avez-vous l’intention de faire d’eux, chevalier Galahad ?
— Je les hébergerai chez moi, sire. Le dragon connaît probablement leur identité, puisqu’ils ont eu des contacts avec le roi, mais je serai prudent.
Chris se courba devant l’homme aux cheveux gris, puis poussa les trois terreurs vers les petites marches. Il exigea qu’ils gardent le silence sur le quai. Ils montèrent avec lui dans un taxi qui les conduisit dans la cour d’un immeuble de Galveston. Ils traversèrent ce dernier en empruntant un si grand nombre de corridors qu’aucun des jeunes n’aurait pu retrouver son chemin, puis ils sortirent par la porte principale. Ils s’entassèrent ensuite dans une voiture stationnée parmi d’autres dans la rue, pendant que Chris surveillait les alentours. Il s’installa au volant et quitta la ville en jetant de fréquents coups d’œil dans le rétroviseur.
— Vous craignez d’être suivi ? s’inquiéta Frank.
— Les informateurs du sorcier sont partout, affirma calmement Galahad.
— Y en a-t-il derrière nous en ce moment ? demanda Chance.
— Oui, milady, mais tant qu’ils pensent que j’ai passé la soirée dans l’immeuble devant lequel se trouvait ma voiture, ils peuvent bien me suivre. D’ailleurs, ils savent déjà où j’habite.
— Quand j’ai lu votre message électronique, j’ai cru que c’était vous le chef du groupe, lui dit Frank.
— Je ne suis qu’un simple chevalier. Sire Lancelot dirige l’ordre en l’absence du roi.
— Et ce roi, c’est Terra Wilder ? s’étonna Chance.
— Évidemment.
— Nous lui avons donné bien des étiquettes, mais pas celle-là, pensa Marco tout haut.
— Nous savions, par contre, qu’il était un homme important, ajouta Frank, qui avait toujours soupçonné que Terra était bien plus qu’un simple professeur de philosophie ou un ex-astrophysicien.
— Notre roi est un homme simple, expliqua Chris. Il n’aime pas attirer l’attention sur lui-même. C’est un chef parfait qui ne désire pas détenir le pouvoir.
— Qui est le dragon ? s’enquit Chance.
— C’est l’armée.
— Et le sorcier ?
— Nous ne le savons pas vraiment, mais nous sentons sa présence derrière les décisions du dragon.
— Et le magicien ? poursuivit Frank.
— C’est un allié de l’ordre. Il travaille pour les services secrets américains.
— Tout ça, c’est pas mal compliqué pour de simples étudiants canadiens, se découragea Marco.
— J’ai peur qu’il ne soit trop tard pour reculer, maintenant, répliqua Chris. Les informateurs du sorcier savent que vous avez décidé d’entrer dans le jeu. Ils vous traiteront de la même façon que nous.
Chris les avait emmenés à sa petite maison de Houston, où il leur offrit ses deux chambres d’amis. Il regretta de ne posséder qu’une seule salle de bain pour tout le monde, mais les adolescents l’assurèrent que ce ne serait pas un problème.
Ils furent émerveillés par la décoration médiévale de la propriété. Le salon, en particulier, était une pièce remarquable : tous ses murs étaient recouverts de pierre et les fenêtres étaient parées d’épaisses draperies de velours sombre. Il y avait des chandeliers de fer forgé partout et, dans un coin, une véritable armure de chevalier. Des armes étaient suspendues au-dessus d’un imposant foyer qui occupait presque tout un mur. Le mur opposé était couvert de livres sur le Moyen-Âge. Il y avait deux gros fauteuils en cuir et, entre les deux, une table de bois sur laquelle reposait un jeu de Donjons et Dragons.
— Vous aimez vraiment le Moyen-Âge, dites donc, le taquina Frank.
— J’aurais bien aimé vivre à cette époque, avoua Chris avec un brin de nostalgie dans la voix.
— Peut-être l’avez-vous fait et que cette vie vous manque, suggéra Chance.
— Que voulez-vous dire, milady ?
— Croyez-vous à la réincarnation ?
— Je n’en sais rien. J’ai surtout décoré ma maison ainsi parce que j’ai toujours été fasciné par les récits de la Table Ronde. Je me sens bien dans ce décor.
— Moi, je pense qu’il vous rappelle une autre vie pendant laquelle vous avez été très heureux, estima Chance.
Marco s’approcha du jeu et cueillit un petit chevalier en étain pour l’examiner de plus près.
— C’est la dernière pièce que Terra a déplacée, il y a plus de six ans maintenant, murmura Chris, ses yeux doux se remplissant de larmes.
Il s’excusa auprès de ses invités et les pria de faire comme chez eux. Il disparut dans le couloir, laissant ses jeunes amis continuer d’explorer seuls le reste de la maison. Ils trouvèrent les chambres d’amis, également décorées de façon médiévale, et s’y installèrent pour la nuit, les garçons dans l’une et Chance dans l’autre.
Au bout d’une heure, l’adolescente ne dormait toujours pas, hantée par le beau visage du chevalier qu’il lui semblait connaître depuis toujours. Une odeur de bois brûlé l’attira hors de sa chambre. Elle s’arrêta dans la porte du salon : Chris était assis devant le foyer, à jouer dans les braises d’un petit feu avec le bout d’un tisonnier.
— Vous ne trouvez pas qu’il fait un peu chaud pour faire du feu ? remarqua-t-elle.
Surpris, il laissa tomber l’instrument de fer forgé et se retourna vivement.
— Je suis désolée, je ne voulais pas vous effrayer.
— Ce n’est pas votre faute, milady, se calma-t-il. Je ne suis pas habitué d’avoir de la compagnie. Fait-il trop chaud dans la maison ? Est-ce pour cette raison que vous n’arrivez pas à dormir ?
— Non, ce n’est pas ce qui m’empêche de dormir. Ce sont toutes les pensées qui se bousculent dans ma tête.
Elle s’installa sur un coussin et admira le beau visage de Christopher Dawson, éclairé par les petites flammes.
— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous, Galahad.
— Et je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous, milady. Vous êtes un véritable rayon de soleil.
— Merci…, fit-elle en baissant timidement la tête.
Elle se demanda à quoi il pensait. Était-il aussi courtois parce que cela faisait partie du code de chevalerie ou était-il naturellement gentil ?
— Pourquoi avez-vous décidé de vous appeler Galahad ? s’enquit-elle.
— C’est le roi qui m’a donné ce nom. Il disait que je lui faisais penser au chevalier parfait.
— Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme si je vous connaissais déjà. Avez-vous déjà visité la Colombie-Britannique ?
— Non, milady, je n’ai jamais quitté les États-Unis. Mais moi aussi j’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part. Vos yeux surtout me sont très familiers.
— Moi, c’est votre voix. J’ai tout de suite su qui vous étiez sur les quais de Galveston. Mais puisque c’est la première fois que nous nous rencontrons dans cette vie, cela veut dire que nous nous sommes connus autrefois, dans une autre incarnation.
— Peut-être bien, murmura Chris en posant sur elle des yeux remplis d’adoration.
« Il sait décidément comment regarder une femme », songea Chance, qui se sentait soudainement très importante.
— Êtes-vous marié ? osa-t-elle avant de s’aventurer trop loin.
— Non, et je ne suis pas divorcé non plus. Les femmes ne s’intéressent pas à moi. Elles me trouvent un peu trop étrange, probablement parce que j’ai beaucoup de mal à vivre dans notre siècle.
— Vous n’êtes pas étrange, vous êtes différent.
Il lui raconta qu’il avait fait la connaissance de Terra lors d’une réunion administrative plutôt ennuyeuse de la NASA. Ils s’étaient retrouvés assis l’un près de l’autre et avaient eu, eux aussi, l’impression de déjà se connaître. Ils s’étaient donné rendez-vous à plusieurs reprises à l’heure du lunch pour essayer de découvrir où ils avaient bien pu se rencontrer. Chris avait fini par parler à Terra de sa fascination pour le Moyen-Âge et ce dernier s’y était intéressé. Il lui avait présenté Sarah, mais elle ne partageait pas leur amour de l’histoire ancienne, alors leurs incursions dans la chevalerie étaient devenues leur passe-temps privé.
Ils avaient acheté ensemble le jeu de Donjons et Dragons. Au début, ils n’y avaient joué qu’une fois par semaine. Puis, comme ils aimaient tous les deux prétendre qu’ils étaient des chevaliers d’un autre temps, aux prises avec des sorciers et des dragons plutôt qu’avec des relations amoureuses ou des ordinateurs, ils s’étaient mis à jouer tous les jours. Un soir, à la boutique où ils achetaient leurs cartes de jeu, ils étaient tombés sur Lancelot. En arrivant face à face avec Terra, ce noble chevalier avait posé le genou contre terre et s’était déclaré honoré d’avoir enfin trouvé son roi.
Sa curiosité l’emportant sur son inquiétude, Terra avait accepté de rencontrer les autres chevaliers de l’ordre, sans rien promettre à Lancelot cependant. Mais une fois qu’il eut pénétré dans la grande salle du trône du château de sire Kay, Terra s’était métamorphosé sous leurs yeux. Il s’était avancé jusqu’à la belle chaise travaillée qui dominait la pièce et en avait caressé les bras avec affection. Il avait aussi soulevé la lourde épée qui y reposait depuis longtemps, attendant l’arrivée de son maître. Tous les chevaliers avaient alors compris qu’il était le monarque qu’ils cherchaient depuis des années.
— Son regard est devenu différent, se rappela Galahad. Il affichait une autorité que je ne lui connaissais pas. Nous avons tous les deux accepté de devenir membres de l’ordre. Il a d’abord été consacré roi, puis il m’a adoubé. Ce fut le plus beau jour de ma vie.
— Est-ce que l’ordre est une société secrète ? voulut savoir Chance.
— Elle n’est pas secrète, mais elle est privée. N’en fait pas partie qui veut.
— Agit-elle seulement à Houston ?
— Oh non, elle est partout dans le monde. Nous ne sommes qu’une poignée au Texas, mais il y a des centaines de chevaliers dans les grandes villes de toute la planète.
— Est-ce que l’ordre a un but ? Une mission ?
— Nous aimerions reconstruire Camelot et y vivre tous ensemble en accord avec les lois de la chevalerie. Mais en attendant de pouvoir réaliser ce grand rêve, nous nous contentons de nous réunir pour pratiquer l’escrime, l’équitation et manger ensemble. Nous nous faisons également un devoir de nous entraider.
— C’est pour cette raison que vous avez décidé de délivrer Terra ?
— Oui et aussi parce qu’il est notre roi.
— J’ai du mal à lui trouver une tête de souverain, parce qu’il est mon professeur de philosophie. Mais dans ma ville, les gens ont cru qu’il était Jésus, puis un ange. Il nous a lui-même dit qu’il croyait être la réincarnation d’un important général romain.
— Peut-être qu’il est tous ces hommes à la fois, mais il est surtout pour moi un ami très cher. Il est aussi une source d’inspiration pour notre ordre. À cause de cela, il doit demeurer libre.
— Et vous allez tenter ce sauvetage cette semaine ?
— Probablement, dès que le seigneur Perceval nous assurera que nous pouvons le libérer sans mettre sa vie ou celle de sa dame en danger.
— Ce qui veut dire que nous pourrions être ici pendant encore quelques jours ?
— C’est possible. Est-ce un problème, milady ?
— Oh non, bredouilla-t-elle. J’aime votre compagnie, Galahad.
Dans leur chambre, les deux garçons ne dormaient pas non plus. Frank regardait le chandelier qui pendait du plafond en songeant à ces chevaliers sortis tout droit d’un livre d’histoire. Et on accusait les adolescents d’avoir trop d’imagination…
— Marco, est-ce que tu dors ?
— Non.
— Je suis inquiet pour Chance. Tu as vu comment Dawson la regardait ?
— Ce type est un chevalier, Frank, et les chevaliers adorent les femmes. Arrête de l’inquiéter.
— Mais Chance pourrait se laisser séduire par ses belles manières. Il lui brisera le cœur quand elle s’apercevra qu’il est beaucoup trop vieux pour elle.
— Est-ce que tu serais amoureux de Chance, par hasard ?
— Moi ? Jamais de la vie ! Mais c’est mon amie et je ne veux pas qu’il lui arrive quoi que ce soit de fâcheux pendant ce voyage.
— Galahad n’est pas un type dangereux. Maintenant, essaie de dormir. Nous aurons besoin de toutes nos forces si nous voulons les aider à libérer Terra.
Marco se tourna sur le côté et s’endormit quelques minutes plus tard. Frank, pour sa part, n’arriva à fermer l’œil qu’au petit matin. Lorsqu’il se réveilla, Marco n’était plus là. Il partit donc à sa recherche et trouva ses amis dans la cuisine à déguster le festin que Christopher avait préparé pour eux. Il prit place à la table et trouva Chance plutôt pâle.
— Tu n’as pas beaucoup dormi toi non plus, remarqua-t-il.
— Pas vraiment, avoua-t-elle. J’ai passé une bonne partie de la nuit à bavarder avec Galahad.
— Bavarder ? répéta Frank, quelque peu soupçonneux.
— Parce que tu penses que nous avons…, fit l’adolescente, insultée. Frank Green ! Comment oses-tu prétendre une chose pareille ? Cet homme est courtois, gentil, sensible et il sait écouter ! C’est tout !
— Chance, il est deux fois plus vieux que toi et il vit dans un monde de fantaisie !
— Tout comme toi, il y a quelques mois, quand tu étais persuadé que Terra était la nouvelle incarnation du Christ ! J’apprécie que tu te soucies de moi, Frank, mais ce qui est arrivé ou ce qui arrivera entre Galahad et moi, c’est mon affaire. Et si tu es réellement mon ami, tu te réjouiras de mon bonheur s’il devient amoureux de moi, et tu me consoleras s’il ne se passe rien entre nous.
Frank la fixa avec rancune. Parfois, les filles étaient si naïves ! Chris Dawson apparut alors à l’entrée de la cuisine. Il avait dû entendre leur conversation, puisque la maison n’était pas très grande…
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler. Je serai dans le salon.
Il recula doucement et disparut dans le couloir. Chance dut se faire violence pour ne pas le poursuivre.